Chakib Khelil à Algerieactu: L’Algérie, contrainte de diversifier son économie

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Compte tenu des derniers développements survenus sur la scène nationale et internationale, sur les plans socio-économique et géopolitique, Algerieactu s’est rapprochée  de l’ancien l’ancien ministre algérien de l’Énergie M.Chakib Khelil, qui a bien voulu répondre à nos questions

Algerieactu: Comment évaluez-vous l’approche économique du nouveau Premier ministre M.Abdelmadjid Tebboune, en matière de relance des investissements, dans certains secteurs comme l’industrie et l’agriculture?

Chakib Khelil: La diversification de notre économie est une nécessité aujourd’hui. Je ne suis pas au courant des détails des propositions dans les secteurs de l’industrie et de l’agriculture et je ne pourrai pas faire une évaluation . Ce qui suit représente mon point de vue personnel sur l’approche à utiliser .

La demande de notre population en produits de consommation  et services dont les prix sont régulés et subventionnés  par l’État ne fera qu’augmenter a cause de: (1) la croissance de la population et (2) une  demande encore plus grande inhérente aux prix régulés pour les biens de consommation et les services.

Cette situation de montants croissants de subventions à travers les prix   crée ainsi  un  fardeau de plus en plus lourd  dans le budget de l’État et réduit en conséquence la part des investissements dans le budget de l’État requis dans tous les domaines et en particulier celui de la santé, l’enseignement et les infrastructures de base.

Il  est généralement admis que dans le moyen terme les prix du baril de pétrole ne retourneront  pas à la moyenne des 100 dollars par baril vécue avant 2014 et que le marché du gaz souffre d’une concurrence sans merci sur le marché international. Ceci résulte  des exportations de gaz de schiste Américain et des découvertes de nouvelles réserves de gaz naturel dans le bassin méditerranéen et la côte est de l’Afrique. Ainsi les prix du gaz naturel ne risquent pas de se renforcer dans l’avenir. Les revenus des hydrocarbures de l’Etat ne verront pas un retour au niveau d’avant 2014 dans le moyen terme et par conséquent le budget de l’Etat continuera a subir les contraintes dues a la situation du marché pétrolier et gazier.

En conséquence de tous ces facteurs ci-dessus ,  l’Algérie n’a plus de choix que de diversifier son économie pour produire et exporter plus à partir  d’autres secteurs en plus de celui des hydrocarbures et gagner des devises pour renforcer sa balance de paiements et se donner ainsi  les moyens financiers pour continuer à investir au moins au même niveau par rapport à son PIB  pour pouvoir s’assurer une croissance acceptable de son économie et  satisfaire la demande croissante d’emploi des jeunes diplômés.

L’Algérie pourrait avoir recours à l’endettement pour maintenir ses investissements et la croissance de son économie mais elle a décidé de ne pas le faire, Donc il lui reste que le recours au partenariat pour attirer les investissements. Pour cela il est nécessaire que l’Algérie offre un cadre attractif aux investissements.

Quoique l’industrie, l’agriculture et l’agro-business sont des créneaux porteurs, le tourisme , la pêche et les services ne doivent pas être négligés. Tous ces secteurs font face a beaucoup de problèmes dans leur développement.

A mon avis il faudrait avoir une stratégie claire à long terme dans chacun de ces secteurs  avec des actions précises à appliquer et qui serait adoptée par l’Etat. Cette stratégie pour chacun de ces secteurs serait adoptée après que des bureaux d’études spécialisés, et pas nécessairement étrangers,  aient fournis les éléments de choix dans ces différents domaines basés sur la réalité sur le terrain et les objectifs que l’Algérie voudrait atteindre. Après son adoption par l’Etat, chacun des secteurs doit appliquer sa stratégie correspondante  sauf amendement par l’Etat .

Mais une solution doit être aussi apportée aux subventions à travers les prix des biens de consommation et des services tout en s’assurant que les citoyens les plus vulnérables à  l’inflation soient protégés par l’Etat. Ceci permettra de libérer des ressources financières qui devraient être alloués aux investissements les plus productifs.

Je pense  qu’il faudrait aussi revenir à la planification indicative pour mesurer notre progrès dans la direction voulue de la diversification de notre économie et si nécessaire corriger le tir au fur et à mesure .

Finalement un grand réservoir d’amélioration  de la performance de notre économie est de travailler pour  une meilleure efficacité de l’Etat lui-même  dans toutes ses branches en la mesurant continuellement contre l’augmentation  des niveaux des  investissements réalisés sur le terrain et du nombre réel d’emplois créés.

Il y a aussi beaucoup d’autres mesures de réforme de notre économie que j’ai souligné à maintes reprises dans mes interventions. Ces mesures concernent la communication avec les citoyens, la réforme bancaire, le renforcement du ministère des affaires étrangères dans les domaines du commerce et de l’investissement, l’amélioration des services de nos ports, aéroports et transports, la disparition du marché informel, l’amélioration de la qualité de la production nationale, la création de zones franches, l’enseignement de l’Anglais et le développement du Sud.

A.A: Les subventions ciblées , dont vous parliez, dans votre conférence tenue à Oran, l’année derniere , semblent devenir réalité dans la feuille de route du nouveau gouvernement?

Chakib Khelil: Comme je l’ai déjà souligné  plus haut, les subventions à travers les prix sont une menace non seulement à la capacité de l’État d’investir ,  mais  plus grave encore  une menace à la production locale des produits de bien de consommation et la fourniture locale des services tant en quantité qu’en qualité au moment même où  l’État n’a plus les moyens financiers pour continuer d’assurer le même niveau de soutien aux prix et en même temps s’assurer des investissements.

Les subventions ciblées fourniront un soutien en cash  aux citoyens vulnérables pour les protéger des  augmentations de prix dues a l’inflation et au coût de la vie.

Il est nécessaire que les prix des produits de consommation et des services reflètent leur coût réel pour que  l’Etat puisse non seulement  investir lui même mais aussi attirer les investissements nécessaires pour la production de ses produits de consommation  et de services.

Ceci s’applique a la fourniture de l’eau, l’électricité qu’elle soit d’origine solaire ou  a partir du gaz , la distribution du gaz, les produits pétroliers et les produits de consommation.

Cette mesure  allègera le fardeau de l’Etat qui concentrera ses revenus dans des efforts d’investissements dans les secteurs de la santé, l’enseignement et les infrastructures de base et permettra en même temps de créer un environnement d’affaires attractif à l’investissement en partenariat public-privé.

A.A: Beaucoup d’observateurs parlent de vous comme le nouvel artisan du déeveloppement des investissements dans le secteur de l’energie , qu’en dites-vous ?

Chakib Khelil: Comme je l’ai mentionné auparavant, l’Etat devrait avoir une stratégie de développement dans chaque secteur qui pourrait etre adoptée et ensuite revue par l’Etat au fur et a mesure de sa mise en application et en fonction des changements internes et externes dans le temps.

Nous avions developpé dans le temps une stratégie de developpement de l’énergie en Algérie avec des perspectives d’utilisation des énergies nouvelles et renouvelables mais aussi l’amelioration de l’efficacite énergetique. Ce programme pourrait être revue, adopté  et amélioré en fonction des développements internes et externes dans le temps.

Mais le plus grand défi dans cette stratégie reste  la subvention des énergies en Algérie qui ne permet pas le developpement des énergies nouvelles et renouvelables d’une maniere durable  puisque ces énergies doivent etre fournies au coût subventionné par l’Etat qui est plus bas que le coût de fournitues de ces énergies nouvelles. Ceci veut dire que si on veut développer ces énergies nouvelles,  l’Etat serait contraint de continuer à les subventionner alors qu’il devrait allouer ses ressources rares  aux besoins énormes des secteurs de la santé, l’enseignement et les infrastrutures de base.

Ainsi si l’Etat continue a soutenir  les prix des énergies ,  un partenariat dans ce créneau ne serait possible que si   l’Etat fournit une guarantie aux sponsors de ces projets.   Une garantie est en quelque sorte une dette que l’Etat devrait assumer mais qu’il ne devrait pas concéder au moment ou il n’accepte pas la voie de l’endettement externe.

L’autre stratégie que nous avions developpé était la stratégie de dévelopment de l’industrie pétrochimique qui n’a été réalisée que partiellement sur le terrain à cause du manque de moyens financiers de l’Etat. Je pense qu’il faudrait revoir cette stratégie en fonction des developpements internes et externes, la faire adopter par l’Etat  et ensuite la réaliser petit à petit en fonction des possibilites financieres de Sonatrach et l’Etat .

L’utilisation du gaz naturel localement pour subvenir aux besoins de l’industrie pétrochimique,  la production de ciment et des engrais nous avait permis de développer plusieurs projets qui rapportent des devises actuellement a l’Algerie. Il faudrait d’autres projets de ce genre en utilisant les avantages comparatifs de l’Algérie dans la production et l’exportation de ces produits surtout au moment ou l’exportation du gaz naturel devient de plus en plus compétitive comme je l’avais souligné plus haut.  Ces projets non seulement contribuent a la croissance économique mais créeront des milliers d’emplois .

A.A: La crise entre le Qatar,et certains Etats du Golfe, pourrait -t-elle influer sur le marché pétrolier?

Chakib Khelil: Le Qatar est un petit producteur de pétrole avec environ 700.000 barils par jour et en plus le marché pétrolier souffre d’un excédent de production. Un embargo sur sa production même si il  était possible, ce que je doute fort,  n’aurait pas un impact important sur le marché pétrolier  .

Par contre le Qatar est un grand pays exportateur de gaz naturel liquéfié, mais  le marché mondial du gaz souffre aussi d’un excédent de capacités d’exportation . Un embargo sur sa production de gaz liquéfié,  si il était possible et j’en doute fort, aurait un grand impact sur l’approvisionnement de pays importateurs de gaz liquéfié européens et asiatiques.

Il faut signaler que le Qatar partage  le gisement de Pars de gaz  avec l’Iran ,  la Turquie a des troupes au Qatar et  il existe une très grande base Americaine au Qatar.

En cas de conflit , la fermeture du golfe est impensable car elle ne sera jamais acceptée ni   par les puissances occidentales  ni par l’Iran ou l’Arabie Saoudite dont les revenus dépendent en grande partie de l’ouverture de cette voie maritime.

Je pense que nous allons voir une résolution de ce conflit entre frères de la région sous l’impulsion des puissances occidentales dans lesquelles les investissements du Qatar sont importants comme la France , la Grande Bretagne et les Etats Unis d’Amérique.

Tillerson le Secretaire d ‘Etat américain a fait plusieurs tentatives de règlement du conflit entre les parties concernees mais en vain jusqu’ici.

A.A:Vous avez pronostiqué une relative hausse des cours du pétrole, dans le second semestre de l’année en cours. Pensez-vous que la prochaine réunion des Pays de l’OPEP et non OPEP,pourrait-t-elle encourager cette tendance, eu égard à la conjoncture géopolitique internationale?

Chakib Khelil: La conjoncture geopolitique concernant le conflit entre le Qatar et les pays frères du Golfe et l ‘Egypte n’aura pas d’impact important sur le marché pétrolier comme je viens de le souligner.

Sur la base des données de l’offre et de la demande sur le marché pétrolier d’il y a quelques mois, nous avions pronostiqué un équilibre du marché pétrolier durant le troisième et quatrième trimestre 2017.

Entretemps il y a eu deux facteurs importants  imprévisibles qui sont intervenus  :(1)  la surproduction du Nigeria et de la Libye dont les productions n’étaient pas soumises a l’accord de l’OPEP et (2) la surproduction de pétrole de schiste américain .

L’impact de ces deux facteurs consistant en une augmentation de l’offre pétroliere a remis en cause pour l’instant l’équilibre prévu du marché pétrolier durant cette période et bien sur n’a pas permis un rebond du prix du marché pétrolier comme il était prévu.

La plupart des experts s’accordent sur le fait que les prix se maintiendraient aux alentours de 50 dollars par baril  vers la fin de cette année  et 2018 à cause de la pression sur les prix qu’exercera l’augmentation de la  production de schiste américaine .

Ceci reste valide  meme si l’OPEP arrive à intégrer la production du Nigeria et de la Libye au sein de l’accord de diminution de la production de 1,2 million de barils par jour entre pays membres lors d’une rencontre prévue prochainement..

Entretien réalisé par M.Mehdi