Chakib Khelil: Comment relancer et promouvoir l’économie nationale

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Au moment où le débat sur les  perspectives économiques pour l’Algérie, pour sortir de cette crise financière qui frappe à ses portes,est de plus en plus omniprésent, nous avons pris contact avec l’ancien ministre algérien de l’Énergie, pour aborder certains sujets, comme l’installation d’un Comité de Suivi et de Développement des Investissements, ainsi que les fluctuations du marché pétrolier et ses effets sur l’économie algérienne.

Algérieactu:    Le Premier Ministre M. Abdelmalek Sellal, a installé ce lundi le Comité de Suivi et du Développement des Investissements , une approche qui vous tenez à cœur , et que vous avez proposé, il y a une année ; pouvez-vous nous dire plus sur votre approche ?

Chakib Khelil:  Sans entrer dans beaucoup de détails , l’approche que j’ai exposée dans ma conference d’Oran (https://www.youtube.com/watch?v=B-R50bXTg0Q)  sur la voie de sortie de la dépendance du pétrole et la diversification de notre économie se basait  en premier lieu sur des actions plus pro-actives de l’Etat et de ses démembrements à cause de leur rôles prépondérants dans tous les domaines de notre économie.

Le premier objectif que je préconise est que l’Etat utilise plus rationnellement  ses ressources humaines et financières disponibles et crée les conditions idoines pour attirer plus d’investissements, créer de la croissance et davantage d’emplois.

On devrait pouvoir juger l’action de l’Etat sur la base de l’amélioration continue  des résultats au niveau de ces critères.

Evidemment ceci requiert une meilleure gestion, coordination et supervision de la part de l’Etat.

Comme outil de gestion, j’ai mentionné la nécessité de développer un tableau de bord comme pour tout projet d’envergure pour faciliter le suivi et la prise de décision par l’Etat.

L’Etat inclut l’administration, les collectivités locales, les compagnies et les organismes étatiques.

Le deuxième objectif est d’augmenter la production nationale et l’exportation pour mobiliser davantage de devises.

A ce titre, je préconise de jeter un nouveau regard sur la structure de l’impôt pour ne pas sanctionner l’effort économique  des agents, mieux recouvrer cet impôt et rationaliser les crédits bancaires pour cibler les projets productifs et ainsi renforcer les conditions de fonctionnement de toute la chaîne de production et d’exportation.

Il est temps de procéder à une évaluation de nos ressources humaines, les coûts et la qualité des matières premières ainsi que l’efficacité des services liés à la chaîne de production et d’exportation, y compris les  douanes et le  transport, deux chaînons importants de cette chaîne.

Le troisième objectif est que l’Algérie puisse profiter de sa situation géostratégique en Afrique, de ses ressources naturelles et humaines, et de sa compétitivité qui en font un marché attractif et un partenaire de choix pour les économies développées et les puissances régionales.

L’Algérie a par le passé poursuivit une politique africaine dynamique et des efforts devront être déployés pour créer un effet de levier. A ce titre, je  préconise d’identifier ce que nous pouvons exporter vers l’Afrique, comment nous organiser et coordonner pour cela entre l’Etat, l’administration, les collectivités locales, les compagnies et organismes etatiques et les opérateurs privés en Algérie et à l’extérieur.

Je préconise aussi d’améliorer les services de transport et demander aux affaires étrangères de désormais jouer un rôle important dans la promotion du commerce bilatéral et multilatéral et l’attrait de capitaux qui sont vitaux pour le développement du pays.

Je voudrais rappeler qu’aucun pays au monde, aussi nanti en ressources, ne peut dynamiser son développement sans attirer l’épargne étrangère et mieux mobiliser son épargne domestique.

Le quatrième objectif est d’utiliser la planification indicative. Je la préconise pour pouvoir planifier les différentes étapes de nos actions, faire leur suivi et contrôler l’avancement des grandes opérations économiques ayant un grand impact sur nos objectifs.

Après avoir defini ces quatre objectifs,  je déroule 15 mesures spécifiques importantes a prendre : (1) un programme de communication cohérent et global pour rallier la société civile et les médias , (2) une réforme des banques et le renforcement de la bourse, (3) la définition du nouveau rôle du ministère des affaires étrangères dans le commerce et l’afflux de capitaux, (4)  l’amélioration des services et les coûts de transport terrestre, aérien et maritime, (5) la numérisation des services de l’Etat , l’administration, les collectivités locales, les compagnies et organismes étatiques pour davantage accroître la productivité de l’économie nationale et jeter les bases de l’économie du savoir , (6) l’évaluation de la politique de subvention et la protection des couches défavorisées et comme corollaire l’investissement dans les services publics et les produits de consommation, (7) l’évaluation du secteur informel dans le domaine des changes, y compris la mise en place des bureaux de change, la détermination d’un taux du Dinar qui reflète la demande et l’offre et éliminer les distorsions actuelles qui sont préjudiciables ainsi que la  création d’une Banque Algérienne à l’étranger pour capter l’épargne de la diaspora, (8) l’amélioration de la qualité des produits Algériens par le biais d’une application rigoureuse des normes internationales, (9) l’utilisation des avantages comparatifs de l’Algérie qui en font un pays attrayant en matière de destination de l’investissement direct étranger , (10) l’élimination de la règle des 51/49, (11) la focalisation sur les projets avec rendement économique et financier élevé pour accroître l’offre intérieure et extérieure et gagner des devises, (12) l’utilisation de l’economie d’echelle dans nos projets , (13) la création de zones franches dont deux au sud , (14) l’amélioration de la coordination entre les universités et les opérateurs économiques  pour redynamiser et moderniser le marché du travail et l’enseignement de la langue Anglaise , et (15) le développement du sud pour nous rapprocher des marchés en Afrique.

Algérieactu: Connaissant votre analyse objective sur le marché des cours pétroliers , pensez-vous que le baril à 60 dollars pourrait mettre fin à la dégringolade des réserves de changes de l’Algérie ?

Chakib Khelil: Au prix de 60 dollars le baril mais avec le maintien des subventions et la croissance de la population et de ses besoins en service et produits de consommation, le gouvernement aura de moins en moins de ressources financières au cours des prochaines années  pour investir lui-même et maintenir un rythme de croissance en mesure d’absorber le chômage existant et les nouvelles entrées sur le marché du travail.

Pour financer le déficit, il y  des solutions, notamment :

  1. Une plus faible accumulation des réserves qui, je le rappelle , ne sont que très faiblement rémunérés compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt dans le monde (proches de zéro sinon négatifs) ;
  2. Un recours aux emprunts extérieurs en liaison avec nos besoins en investissements et capacité de remboursement qui reste, je dois le souligner, très forte ;
  3. Un cadre attractif pour l’investissement direct étranger en cohérence avec notre stratégie de développement. Je souligne à ce titre le besoin de dépasser les formules de simples importations pour créer de nouvelles activités productives.

Il est clair ainsi que nous pourrons réduire la chute des réserves de change mais  pourra-t-on aussi maintenir un rythme de croissance acceptable ?

Oui nous pouvons le faire. De toute évidence le niveau des réserves que nous avons maintenu depuis quelques années n’est pas optimal (18 mois de réserves est énorme alors que l’optimum est de 3 à 5 mois).

En outre, comme je vous l’ai expliqué en réponse à votre première question, il est clair, que seule une diversification de l’économie avec la possibilité d’afflux de capitaux dans les secteurs autres que les hydrocarbures pour gagner de nouvelles rentrées en  devises nous permettra  d’éviter  à l’avenir les expériences des chocs pétroliers de 1986, 2008 et 2014 et nous assurer un rythme de croissance acceptable.

Algérieactu: Sur ce  sujet, Abdelmalek Sellal, avait reconnu que les réserves de change connaîtront une baisse jusqu’au mois de Juillet prochain, et reprendront ensuite, etes-vous d’accord avec cette évaluation ?

Chakib Khelil: Les réserves de change se gèrent en rationalisant les importations et accélérant les exportations, si possible.

L’Algérie a utilisé de moins en moins de réserves de change car elle a commencé à prendre des mesures correctives sur le plan monétaire et budgétaire et à mieux gérer ses réserves. Notamment au fur et à mesure que le prix du baril  reprend du souffle depuis le début 2016.

Cela pour ce qui est du déficit extérieur. Pour le déficit budgétaire, un meilleur recouvrement de l’impôt, combiné à une maîtrise des dépenses courantes et en capital ainsi qu’une meilleure mobilisation de l’epargne interieure peuvent contribuer à maîtriser le déficit des finances publiques.

Ceci dit, il faut encore des efforts pour améliorer le fonctionnement de l’économie nationale.

Algérieactu L’exploitation du pétrole de schiste aux Etats Unis , serait-elle le pessimisme de certains pays signataires de l’accord entre producteurs de l’OPEP et non-OPEP ?

Chakib Khelil: Le marché pétrolier traverse une période difficile durant le premier et deuxième trimestre 2017 avec une baisse saisonnière de la demande, des stocks toujours élevés et le fait que la Russie n’a pas complètement adhérée aux décisions de réduction de sa production. De plus avec l’augmentation récente  du prix du baril la production de pétrole de schiste américain a repris et a affecté négativement le prix du baril.

Toutefois il est attendu que durant le troisieme et quatrieme trimestre 2017 le marché atteindra son équilibre et le prix du baril devrait se relever a $60 dollar US le baril si l’OPEP et les pays non-OPEP continue avec leur décision de réduction prise à Vienne en Novembre dernier.

Avec le relèvement du prix du  baril cette année, il est attendu que la production de pétrole de schiste américain augmente de 1 million de baril par jour en 2018 , c’est-a dire presque l’équivalent de l’augmentation de la demande mondiale en pétrole.

Cette situation présente un dilemme pour l’OPEP et les non-OPEP qui ont à leur choix plusieurs scénarios de réponse à ce défi .

L’OPEP pourrait revenir à la stratégie de 2014, c’est-à-dire laisser le marché décider du niveau du prix. Ce scénario, on l’a vu, est très coûteux pour l’économie des pays producteurs. Donc je ne pense pas que l’OPEP adopte une telle stratégie a l’avenir.

L’OPEP et non-OPEP pourraient aussi décider de réduire leur production et accepter que le pétrole de schiste américain prenne sa part du marché. La question est la suivante :  pendant combien de temps devraient-ils réduire et quel serait l’impact sur les revenus de l’OPEP et non-OPEP ?

L’inconnue est que nous ne savons pas aujourd’hui quelle pourrait être  l’augmentation du pétrole de schiste et sa duree dans le temps en fonction de l’évolution du prix du baril. Il est donc important que l’OPEP et non-OPEP évaluent  une telle information pour guider leur décision cette année.

L’OPEP et non-OPEP pourraient aussi décider d’une stratégie de cibler et maintenir une échelle de prix, par exemple entre 50 et 60 dollars le baril, pour maintenir des revenus et une part du marché acceptables tout en ouvrant une porte au pétrole de schiste américain.

Chaque scénario a ses avantages et ses inconvénients pour l’OPEP et non-OPEP en termes de revenus, parts de marché et la conformité des membres avec la décision prise.

Le choix sera difficile pour l’OPEP et les non-OPEP.